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Créer des passerelles pour permettre aux enseignants réfugiés d’obtenir une accréditation formelle

Dans les plaines arides du nord du Kenya, dans les vastes étendues des camps de réfugiés de Kakuma et de Dadaab, le vent du changement souffle silencieusement, promettant de révolutionner le secteur de l’éducation au profit d’un groupe vulnérable d’apprenants longtemps désavantagés par leur statut. Alors que ces camps sont souvent décrits comme des lieux de conflits considérables, ils abritent également une communauté de héros méconnus, les enseignants réfugiés, dont le dévouement inébranlable à l’éducation contribue à façonner l’avenir des enfants déplacés. Pourtant, malgré leur rôle essentiel, ces enseignants sont confrontés à d’immenses défis qui non seulement entravent leur développement professionnel, mais limitent également leur capacité à répondre aux besoins éducatifs de leurs élèves.

Les enseignants réfugiés sont l’épine dorsale de l’éducation dans les camps, mais leurs efforts passent souvent inaperçus. Alors que l’éducation est un droit fondamental pour des millions de personnes déplacées dans le monde, l’accès à une éducation de qualité reste difficile. Ce défi est particulièrement prononcé dans les camps de réfugiés du Kenya, notamment en ce qui concerne le rôle des enseignants réfugiés. Avec plus de 70 millions de personnes déplacées dans le monde, le Kenya accueille une part importante de cette population. Si les enfants réfugiés représentent un avenir plein d’espoir pour leurs familles et leurs pays d’origine, les enseignants ont souvent la lourde responsabilité de veiller à ce que cet avenir se réalise. Leur donner les moyens d’agir n’est pas seulement une question d’amélioration de leur croissance professionnelle ; c’est un besoin urgent qui devrait être prioritaire pour que les enfants déplacés reçoivent l’éducation de qualité qu’ils méritent.

Qui sont les enseignants réfugiés ?

Deux types distincts d’enseignants façonnent le paysage éducatif dans les camps de réfugiés du Kenya :

  1. Enseignants nationaux sont des enseignants qualifiés inscrits auprès de la Commission du service des enseignants (Teacher Service Commission – TSC) du Kenya. Ils sont généralement titulaires d’un diplôme d’enseignement reconnu par le gouvernement kenyan et sont employés dans le cadre du système éducatif national.
  2. Enseignants réfugiés : Il s’agit de personnes qui, bien que déplacées en raison d’un conflit, de violences ou de persécutions, continuent d’exercer leur métier d’éducateur au sein des communautés de réfugiés. Ces enseignants sont des réfugiés et, en tant que tels, ne sont pas enregistrés auprès de la Teacher Service Commission (TSC) au Kenya, qui réglemente la profession d’enseignant dans le pays. Bien que plusieurs enseignants réfugiés aient obtenu des diplômes d’enseignement ou des diplômes universitaires, les qualifications obtenues dans leur pays d’origine ou dans d’autres contextes ne sont souvent pas reconnues officiellement par le système éducatif kenyan. Ce manque d’accréditation les empêche d’accéder à des postes d’enseignants officiels et à des opportunités de développement professionnel, malgré leur expérience précieuse et leur engagement à fournir une éducation aux enfants déplacés.

Les luttes silencieuses des enseignants réfugiés

À Kakuma et à Dadaab, le paysage éducatif est un mélange complexe d’espoir, de résilience et de difficultés. Ces camps constituent une bouée de sauvetage pour des milliers d’enfants qui, autrement, n’auraient pas accès à l’éducation. Cela est dû en grande partie aux efforts inébranlables des enseignants réfugiés. Nombre d’entre eux sont eux-mêmes des réfugiés, ayant fui la violence, les conflits et l’instabilité politique dans leur pays d’origine. La plupart de ces enseignants ont émigré du Sud-Soudan et de Somalie, et certains viennent du Congo, du Rwanda et du Burundi. Ils sont profondément attachés à l’éducation et souhaitent contribuer à façonner un avenir meilleur pour les enfants déplacés.

Cependant, le chemin pour devenir enseignant dans les camps est semé d’embûches. C’est le cas de John Ekai (un pseudonyme), un réfugié soudanais arrivé à Kakuma, au Kenya, au début de son adolescence. Il a suivi ses études primaires et secondaires dans le camp de réfugiés et a obtenu un diplôme d’enseignement basé sur le programme national d’éducation du Kenya. Malgré son engagement à obtenir les qualifications requises, John a du mal à obtenir la reconnaissance et l’accréditation de la Commission du service des enseignants (TSC). “Sans cette reconnaissance, ma carrière ne progresse pas”, explique-t-il. “Je ne peux pas accéder à d’importantes opportunités de développement professionnel des enseignants (TPD) qui pourraient m’aider à mieux enseigner et à être récompensé en tant qu’enseignant non-réfugié.” Il s’agit là d’une histoire commune à de nombreux enseignants réfugiés – hautement qualifiés mais pris dans un système qui ne reconnaît pas pleinement leurs qualifications et limite leur capacité à contribuer à la main-d’œuvre, leur potentiel restant sous-exploité.

Obstacles systémiques à une éducation de qualité dans le contexte des réfugiés.

Les défis auxquels sont confrontés les enseignants réfugiés dans les camps de réfugiés du Kenya sont multiples, avec des barrières systémiques qui entravent leur développement professionnel et limitent leur capacité à contribuer pleinement à l’éducation des enfants déplacés. Ces défis sont les suivants :

  1. Absence de reconnaissance formelle et d’accréditation

L’absence d’accréditation officielle est peut-être l’obstacle le plus important auquel se heurtent les enseignants réfugiés. Bien qu’ils possèdent les compétences et l’expérience nécessaires, de nombreux enseignants réfugiés sont exclus des postes d’enseignement officiels parce que le gouvernement kenyan ou les organismes d’accréditation internationaux ne reconnaissent pas leurs qualifications. Selon la politique actuelle de la Commission du service des enseignants (TSC) du Kenya, seuls les citoyens kenyans peuvent être officiellement employés comme enseignants. Cela empêche de nombreux enseignants réfugiés qualifiés d’entrer dans le secteur de l’éducation formelle, même s’ils représentent souvent la main-d’œuvre enseignante la plus disponible et la plus engagée des camps.

En conséquence, ces enseignants sont relégués à des rôles temporaires, informels ou bénévoles, avec peu de possibilités d’évolution de carrière. Les enseignants réfugiés comme John, qui ont obtenu des diplômes dans le système éducatif kenyan ou dans leur pays d’origine, ont du mal à faire reconnaître leurs qualifications par le TSC. Cela ralentit leur progression de carrière, limite l’accès aux opportunités de développement professionnel et se traduit par un salaire bien inférieur à celui de leurs homologues reconnus par le TSC. Ces difficultés contribuent à miner le moral des enseignants et à augmenter leur taux d’attrition, ce qui, en fin de compte, affecte les résultats d’apprentissage généraux des apprenants dans les établissements d’enseignement pour réfugiés.

  1. Des possibilités de développement professionnel limitées

Le développement professionnel est essentiel pour tout enseignant, mais les enseignants réfugiés dans des camps comme Kakuma et Dadaab sont souvent confrontés à des lacunes importantes en matière de formation et de soutien. Seuls 42 % des enseignants réfugiés dans ces camps ont reçu une formation formelle, contre 96 % des enseignants nationaux. Cette disparité dans les qualifications contribue aux difficultés qu’ils rencontrent pour gérer de grandes classes avec des ressources minimales. Les enseignants réfugiés sont souvent laissés à eux-mêmes pour naviguer dans des environnements d’enseignement complexes avec peu de soutien ou d’opportunités de développement. L’absence de programmes structurés de développement professionnel des enseignants et de développement continu des capacités signifie que de nombreux enseignants, comme M. John, doivent prouver leur valeur par leur simple dévouement sans bénéficier de la formation ou des ressources qui les aideraient à améliorer leurs compétences et leurs méthodes d’enseignement.

  1. Discrimination systémique et marginalisation

Les enseignants réfugiés sont confrontés à une importante marginalisation sociale, leur rôle dans l’éducation étant souvent sous-estimé. Ils sont souvent perçus à travers le prisme de leur déplacement, ce qui conduit à des perceptions d’infériorité et de manque de légitimité dans leur travail. Les préjugés sociaux fondés sur la nationalité, l’ethnicité ou le statut de réfugié les excluent souvent des systèmes éducatifs formels malgré leurs qualifications et leur engagement. Cette exclusion sape leur valeur professionnelle et nourrit des sentiments d’isolement et de dévalorisation. En conséquence, leur rôle crucial dans l’éducation des enfants déplacés est négligé, même si les enseignants réfugiés apportent une vision et une empathie uniques, notamment en aidant les élèves qui partagent les mêmes expériences de déplacement.

  1. Classes surchargées et ressources limitées

Outre ces obstacles bureaucratiques, les enseignants réfugiés à Kakuma et à Dadaab travaillent souvent dans des classes surchargées avec des ressources limitées. De nombreux enseignants doivent gérer de grands groupes d’enfants dans des salles de classe improvisées, avec peu d’aides pédagogiques ou de matériel. Le manque criant de ressources, notamment de manuels et de fournitures scolaires, signifie que les enseignants réfugiés doivent trouver des moyens créatifs pour dispenser un enseignement de qualité en dépit de ces défis écrasants.

  1. La pression psychosociale

De nombreux enseignants réfugiés ont eux-mêmes subi des traumatismes, des déplacements et des pertes. Bien qu’ils aient l’obligation et la volonté d’offrir un avenir meilleur aux enfants dont ils ont la charge, le poids émotionnel de leurs propres expériences affecte souvent leur capacité à enseigner efficacement. Travailler dans un environnement très stressant et incertain ne fait qu’ajouter à la tension, entraînant un épuisement professionnel, des problèmes de santé mentale et une baisse de moral. De nombreux enseignants se sentent sous-évalués et non soutenus, ce qui entraîne des taux de rotation plus élevés et des difficultés à retenir les éducateurs compétents.

Obstacles à la reconnaissance et à l’accréditation

L’absence de reconnaissance formelle et d’accréditation n’est pas seulement un revers personnel pour les enseignants réfugiés, c’est un obstacle à l’amélioration de la qualité de l’éducation dans les camps de réfugiés.

Les enseignants réfugiés dans les pays d’accueil, dont le Kenya, sont confrontés à de nombreux défis liés à des facteurs locaux, politiques, économiques et sécuritaires. Les tensions entre les communautés d’accueil et les réfugiés, en particulier dans les régions à forte population de réfugiés, peuvent entraîner une concurrence pour des ressources telles que les emplois, les terres et l’eau, ce qui engendre des frustrations susceptibles d’exacerber la discrimination à l’encontre des enseignants réfugiés. En outre, les pressions politiques, tant nationales qu’internationales, peuvent influencer les politiques gouvernementales, créant un environnement où les réfugiés sont considérés comme un fardeau et où leur accès à l’emploi est restreint. Les pressions économiques, en particulier dans les régions déjà confrontées à la pauvreté, limitent encore les ressources disponibles pour l’éducation et compromettent le potentiel d’intégration des enseignants réfugiés dans les systèmes formels.

Les préoccupations en matière de sécurité jouent également un rôle important. Les gouvernements peuvent associer les camps de réfugiés à des risques sécuritaires, ce qui conduit à la stigmatisation des réfugiés, y compris des enseignants, et à l’imposition de contrôles frontaliers plus stricts et de restrictions en matière de permis de travail. Ces politiques créent des obstacles pour les enseignants réfugiés à la recherche d’un emploi formel, obligeant nombre d’entre eux à occuper des postes informels et sous-payés qui n’exploitent pas pleinement leurs qualifications. En outre, les enseignants réfugiés sont souvent confrontés à une forte concurrence de la part des candidats locaux pour les postes d’enseignants, en particulier dans les régions où le taux de chômage est élevé. Leur expertise, en particulier dans les situations d’urgence ou de conflit, est souvent sous-estimée, car le système éducatif formel ne reconnaît pas ou ne soutient pas les compétences uniques qu’ils apportent. Cette combinaison de marginalisation, de difficultés économiques et de contraintes politiques entrave considérablement le développement professionnel des enseignants réfugiés et leur intégration dans les pays d’accueil.

Conclusion : L’urgence d’une réforme

Les enseignants réfugiés dans les camps du Kenya jouent un rôle crucial dans l’éducation des enfants déplacés, mais ils se heurtent à des obstacles importants. Des réformes politiques urgentes sont nécessaires pour reconnaître leurs qualifications, leur offrir un développement professionnel et les intégrer dans la main-d’œuvre officielle. Il est essentiel de soutenir ces enseignants pour que les enfants de Kakuma, de Dadaab et d’ailleurs reçoivent l’éducation de qualité qu’ils méritent. Les changements suivants sont essentiels pour améliorer leur statut et leur permettre de mieux servir leurs élèves :

  1. Reconnaissance formelle des enseignants réfugiés dans les cadres nationaux de formation des enseignants : Le gouvernement kenyan, en collaboration avec les organisations internationales, devrait élaborer une politique qui reconnaisse officiellement les qualifications des enseignants réfugiés et les intègre dans les processus nationaux de formation et de certification des enseignants. Cela impliquerait de créer des voies permettant aux enseignants réfugiés d’obtenir une accréditation formelle par le biais de programmes de transition ou en reconnaissant leurs qualifications dans leur pays d’origine.
  2. Développer les programmes de développement professionnel : Il est essentiel de permettre aux enseignants réfugiés d’accéder à un développement professionnel continu. Proposer des programmes de formation spécialisés adaptés au contexte des réfugiés – axés sur l’enseignement tenant compte des traumatismes, l’éducation multilingue et l’intégration de la technologie – permettrait d’améliorer leurs compétences pédagogiques et de les doter des outils nécessaires pour relever les défis propres au milieu des réfugiés.
  3. Intégration dans le système éducatif kenyan formel : Le système éducatif kenyan devrait intégrer les enseignants réfugiés dans la main-d’œuvre formelle, en leur offrant des contrats permanents et en leur garantissant un salaire et des conditions de travail équitables. Les enseignants réfugiés devraient être considérés comme des contributeurs essentiels aux objectifs nationaux en matière d’éducation, en particulier dans des régions comme Kakuma et Dadaab, où le manque d’éducateurs qualifiés est le plus criant.
  4. Reconnaissance des enseignants réfugiés en tant qu’agents de changement : Les enseignants réfugiés devraient être responsabilisés en tant que leaders et défenseurs de la communauté. Nous pouvons créer un environnement éducatif plus inclusif et plus réceptif en les impliquant dans les discussions politiques et les processus de prise de décision concernant l’éducation dans les camps de réfugiés.
  5. Soutenir la santé mentale et le bien-être : Il est essentiel de répondre aux besoins psychosociaux des enseignants réfugiés. En leur donnant accès à des services de conseil et en créant des réseaux de soutien au sein de la communauté enseignante, on peut réduire l’épuisement professionnel et améliorer la qualité générale de l’enseignement dans les camps.

Les enseignants réfugiés ne sont pas seulement des survivants, mais les architectes d’un avenir meilleur et plein d’espoir pour les enfants auxquels ils enseignent. Unissons-nous pour leur apporter la reconnaissance et le soutien qu’ils méritent.

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